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Coup de coeur

Notre deuxième coup de coeur...

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Cher monsieur Delerm,  
Votre remarquable texte, "Ses lèvres bougeaient à peine" a attiré notre attention, par sa justesse, et surtout la sensibilité.
L'émotion qui s'en dégage a touché même les vieux routiers que nous sommes.
Merci d'avoir accepté d'en faire pendant quelques mois. l'exergue de notre dispositif, mieux que n'importe quel éditorial.

 

 Ses lèvres bougent à peine

On est avec lui dans le bus. Enfin, avec lui… Assis juste en face, il est ici, ailleurs, partout.

Il a sept ans. Cours élémentaire première année. Cette année, il sait vraiment lire. Tout à l'heure, à peine sorti de la librairie, il s'est emparé de ce petit album d'Yvan Pommaux à la couverture bleu lavande et il s'y est aussitôt embarqué, vaguement conscient de la réalité qui l'entourait – évitant les piétons un peu comme un skieur de slalom ferait pour les piquets. Souvent, en le croisant les gens souriaient, et on se sent plutôt fier d'avoir pour petit-fils un dévoreur de livres.

Maintenant, dans les soubresauts du trafic, on le regarde dans sa bulle, si loin, si près. Ce qui est fascinant, c'est l'imperceptible mouvement de ses lèvres. Il ne fronce pas le front ni les sourcils. Mais il ne glisse pas encore sans effort sur la piste. Il lui faut ce déchiffrage pas tout à fait fluide, sublimé par l'envie, la passion, le désir émouvant de posséder ce monde où il veut s'évader.

On est sûr que si on lui lisait cette histoire il sourirait souvent. Mais il ne sourit pas. Son visage est pénétré, si grave. Il crée ses propres terres d'aventure, le secret silencieux de son éloignement. Ses lèvres bougent. Il boit à petit coups la magie difficile de l'échappée.

C'est un travail encore, et c'est déjà la liberté. Il y a un code. On ne va pas le déranger avec un "ça te plaît, c'est bien?". On sait qu'il ne faut pas brusque l'embarquement des somnambules. On ne veut pas non plus le ramener à la réalité, la présence d'un grand-père avec son petit-fils dans un autobus bondé de fin d'après-midi. On vole de le regarder voler. On ne l'a jamais trouvé si beau. Ses lèvres bougent à peine.

Extrait de "Les eaux troubles du mojito et autres bonnes raisons d'habiter sur Terre" - Editions du Seuil

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