ROLL

Coup de coeur

Notre coup de coeur du moment...

 ENTRETIEN PARU DANS « LA SCENE », n°72, mars-avril-mai 2014, pp. 28 à 33

L’éducation artistique et culturelle : une pédagogie de l’ébranlement

Philippe Meirieu, Professeur des universités en Sciences de l'éducation, pédagogue, écrivain

Propos recueillis par Cyrille Planson

 

La Scène : Quelle est, plus précisément, la fonction de l’art dans l’enfance ?

Philippe Meirieu : Nous vivons dans une société qui ne peut pas s’arrêter, une société de l’immédiateté, de la réactivité immédiate. Et nous voyons que cela est psychiquement toxique pour un certain nombre d’enfants, plongés dans une surexcitation permanente, sans qu’on leur laisse la possibilité de prendre le temps d’accéder à la pensée. À cet égard, le rituel artistique est fondateur, structurant. Le pédagogue que je suis croit beaucoup au rituel. Il n’y a pas d’humanité sans rituel nous disent les anthropologues. Et l’art, dans une époque où bien des rituels sont décriés, rend le rituel « entendable ». Pour un certain nombre de jeunes aujourd’hui, en effet, les rituels scolaires et familiaux sont devenus obsolètes. Aller au cinéma, c’est autre chose, au musée et au théâtre également. L’expérience le prouve : un élève ne s’exprime pas de la même manière lorsqu’il entre dans l’un de ces lieux. Parce que l’art a gardé des rituels structurants, en lien fort avec son projet propre, comme ont pu le faire, par ailleurs, la justice ou le sport. L’art montre à nos enfants qu’il existe des rituels qui rendent possible l’attention, l’expression, la pensée, l’émotion, dans ce qu’elles ont de plus fort. Éducateurs et artistes ont ici une cause commune essentielle : rendre possible l’émotion authentique et la pensée réfléchie en installant des rituels. Ce sont là des espaces de décélération dans un monde où les enfants sont, en permanence, « sur-sollicités ». Vous voyez bien qu’à cet égard, l’éducation artistique et culturelle n’est nullement un « supplément d’âme » : elle porte un projet sociétal, celui d’une société qui fait une place aux sujets, qui leur permet de se construire dans leur « intentionnalité » et leur solidarité fondatrice.

La Scène : Comment l’enseignant que vous avez été a lui-même tenté de «transmettre» et reste aujourd’hui mobilisé par cette volonté de faire partager la rencontre avec l’art et la culture?

Philippe Meirieu : J’ai débuté dans l’enseignement quelques mois après Mai 68. Profondément convaincu que la créativité était spontanée et collective, qu’elle était nécessaire pour l’émancipation des êtres, j’ai voulu répudier « l’éducastreur » en pratiquant, sans véritable formation, ce que j’appelais des « méthodes actives ». J’ai ainsi fait du théâtre avec mes élèves, j’ai monté, avec eux, Brecht et Ramuz, Eschyle, Tardieu et Ionesco. Mais je ne suis pas sûr d’avoir évité un certain nombre de dérives. Comme d’autres alors – et encore aujourd’hui – j’ai pu utiliser mes élèves pour assouvir mon propre désir de création artistique d’une manière qui n’était sans doute pas très saine. Il faut que les enseignants fassent attention à cela : ils ne doivent pas compenser le fait de n’être pas de « vrais artistes » en utilisant leurs élèves comme faire-valoir, sans souci véritable de la progression de chacune et de chacun. Quand je montais mes premiers spectacles avec mes élèves, je ne donnais pas le premier rôle au bègue et je croyais naïvement que la qualité du résultat validait la qualité de ma pédagogie : d’une certaine manière, j’ignorais la spécificité du fait éducatif qui est de permettre à tous de se dépasser, quitte à ce que le « produit » final en soit moins gratifiant pour son concepteur-démiurge. L’exigence doit être, ici, celle de l’éducation de chaque enfant, de sa rencontre et de sa découverte avec l’expérience artistique et non la satisfaction narcissique que peut éprouver l’éducateur à présenter aux parents et à l’institution « un beau spectacle ».

C’est pourquoi il faut être attentif au fait que l’expérience artistique dont les éducateurs sont porteurs à l’école n’a rien à voir avec la création artistique de ceux et celles qui en ont fait leur projet de vie. Ce sont deux visées très différentes, même si elles restent travaillées par une exigence du même ordre: l’exigence d’une esthétique qui porte à incandescence « l’humaine condition ». L’éducation artistique que l’on fait vivre à des enfants a pour objectif de permettre à chacun -et je dis bien à chacun -de faire l’expérience de la rencontre avec l’art dans son parcours personnel. C’est pourquoi je suis devenu extrêmement interrogatif sur le fait que les pratiques artistiques avec les enfants cherchent parfois à rivaliser avec des pratiques professionnelles. L’objectif de l’éducateur est que, même le bègue, même le timide, même celui « qui n’a pas le physique de l’emploi », même le plus maladroit, même celui qui n’a, a priori, aucune appétence pour l’art et la culture puisse vivre quelque chose de cet ébranlement fondateur qui lui laisse entrevoir que la fonctionnalité des choses et «l’ordre du monde» ne sont pas l’alpha et l’oméga de l’« l’humaine condition ». Cet ébranlement nécessite que l’on parvienne à articuler étroitement la fréquentation des œuvres, la réflexion sur leur enjeu avec la pratique artistique : trois volets de l’éducation artistique qui doivent fonctionner «en écho» pour permettre la découverte de ce que l’art constitue pour l’humain : une brèche dans nos habitudes qui laisse entrevoir un ailleurs; l’ouverture vers une exigence esthétique qui délivre l’authentique du pathos ; une dimension symbolique qui relie ce que chacun a de plus intime avec ce qui est le plus universel. Non point une universalité arrogante qui s’impose au nom de normes académiques, mais une universalité modeste et généreuse qui naît quand des humains s’élèvent ensemble en partageant, avec leur sensibilité et leur intelligence, les contradictions dont ils sont pétris.

FODEM - CNIL - Contact

© 2018 ROLL - Réseau des Observatoires Locaux de la Lecture